"Notre objectif est de ne plus utiliser de combustible fossile d'ici 2027"
Située à cheval sur les communes de Virton et de Rouvroy, la papeterie Burgo Ardennes est un acteur économique majeur pour la région de la Gaume, au sud de la Belgique. Implantée sur un terrain de 100 hectares à Virton, la filiale du groupe italien Burgo produit aussi bien de la pâte à papier que du papier. Précisément 400.000 tonnes de pâtes à papier et plus de 380.000 tonnes de papier couché d'impression-écriture. Burgo Ardennes possède aussi un atelier de transformation du papier en feuilles qui occupe près de la moitié de la main-d'oeuvre. 85% de la production est transformée en feuilles, mais cette proportion tend à diminuer. "De plus en plus d'imprimeries achètent du papier en bobine qu'elles découpent en interne", dit Dominique Poncelet, le directeur général de l'usine de Burgo Ardennes. "L'unité de la pâte à papier existe depuis 1963, tandis que la papeterie a été créée en 1992. Chaque jour, 230 camions se présentent aux portes de l'usine pour l'approvisionner en bois", présente-t-il. À Virton, la papeterie occupe une position centrale en Europe. Les plus grands marchés sont l'Allemagne, l'Angleterre, puis la France et le Benelux. En 2021, la papeterie a enregistré un chiffre d'affaires de 320 millions d'euros. Faisant partie des principaux employeurs en Gaume, l'entreprise emploie près de 700 personnes et procure également de l'emploi indirect à près de 2000 personnes. En tant qu'industrie lourde, on comprend dès lors que la responsabilité sociétale de Burgo Ardennes est de taille, aussi bien pour assurer le bien-être des travailleurs que le respect de son environnement.

Résilience et adaptation
Pénurie de papier et des matières premières, inflation, crise énergétique... Alors que nous traînons derrière nous une succession rapide de crises post-Covid qui laissent encore des traces aujourd'hui, nous voyons devant nous la transition écologique de l'économie européenne s'accélérer sur fond de réglementations. En parallèle, il faut aussi conjuguer avec une baisse de l'activité papier pour l'impression feuille à feuille. À l'époque où le papier était devenu une denrée rare, nombre d'imprimeries ont réagi en stockant massivement pour l'année. "Début 2022, tout le monde voulait du papier et faire des stocks. Puis, il y a eu le revers en septembre avec la problématique de l'énergie et des prix du papier. Ce n'était plus soutenable pour les imprimeurs", se rappelle Dominique Poncelet. "En un mois, tout a chuté. Nous sommes passés d'une surdemande à une baisse de 50% de la demande de papier d'impression-écriture." À présent, la situation s'est inversée. En attendant que les imprimeries écoulent leur stock, les papeteries continuent quant à elles de produire. "Aujourd'hui, on sent que personne n'ose reconstituer son stock de papier. Le marché européen du papier a perdu 40% de volume en production. Beaucoup d'imprimeries commandent des produits standards sur stock, ce qui est cinq fois plus qu'en 2019. La demande vient principalement de l'Allemagne. Contrairement aux autres pays, la Pologne est plutôt en surconsommation. Les imprimeries polonaises impriment beaucoup pour le reste de l'Europe. C'est un fait notable, le monde de l'imprimerie est aussi dans une phase de changement", observe Dominique Poncelet.

C'est dans ce contexte que le directeur de l'usine de Burgo Ardennes, Dominique Poncelet, a ouvert les portes de l'usine à Nouvelles Graphiques. Il nous livre comment la papeterie continue d'avancer malgré les obstacles et les incertitudes économiques.
Nouveau permis d'exploitation
Au moment d'écrire ces lignes, Burgo Ardennes était en attente du renouvellement de son permis unique d'exploitation. Arrivé à échéance le 30 juillet 2023, le nouveau permis d'exploitation sera valable jusqu'en 2043. Afin de l'obtenir, une étude d'incidences sur l'environnement a été réalisée par Ecobel. Il s'agit d'une étude technique et scientifique des impacts de l'activité de Burgo Ardennes sur les odeurs, l'air, les eaux, le bruit, les déchets, le sol, la mobilité, la biodiversité et le paysage. Pour les habitants de la région, les problématiques liées à l'eau, aux odeurs et au bruit font particulièrement l'objet d'une grande attention. La papeterie joue donc la carte de la transparence en informant régulièrement le public et en collaborant avec les communes concernées. L'étude d'incidences a d'ailleurs été présentée au public en avril dernier en présence de conseillers communaux et des bourgmestres de Virton et Rouvroy. Récemment, Burgo Ardennes a également intégré sur son nouveau site web une plateforme d'information sur les éventuelles nuisances en cours ou à venir. Les citoyens et les autorités peuvent également y introduire une déclaration de nuisances. Pour Dominique Poncelet, la plateforme est devenue un outil d'échange qui permet de réagir plus vite aux perturbations ou aux éventuelles défaillances techniques. "Le système d'échange va encore évoluer pour devenir plus performant et réactif afin de rompre avec l'image d'une usine polluante", dit le directeur.

Incidences multifactorielles
Inévitablement, la papeterie rejette des gaz (oxyde d'azote, dioxyde de soufre...) et des poussières. C'est pourquoi toutes les chaudières sont équipées d'électrofiltres pour le traitement de l'air. "Ce n'est pas la technologie la plus récente, mais cela va changer", annonce Dominique Poncelet. À l'avenir, Burgo Ardennes utilisera des filtres à manche dans le cadre d'une nouvelle chaudière à cogénération qui est à l'étude. Selon le directeur de l'usine, il s'agit d'une technologie supérieure aux filtres actuellement utilisés.
L'odeur qui se dégage de la production, due aux gaz odorants comme le dioxyde de soufre, fait partie des principaux points d'attention de l'usine. "La région a toujours été bercée par les odeurs qui se dégagent du processus kraft. Aujourd'hui, la situation s'est améliorée grâce aux investissements dans de nouvelles technologies. La concentration des gaz a évolué, mais la collectivité réagit toujours quand des odeurs surviennent. Les gaz industriels sont incinérés, mais aussi récupérés comme source d'énergie", explique Dominique Poncelet. "En condition normale stabilisée, il n'y a quasiment plus d'odeur qui émane de l'usine. Cela peut arriver quand il y a des redémarrages ou quand la stabilité des processus de fabrication fluctue. Mais cela arrive de moins en moins souvent." Quant au bruit, l'incidence est aussi maîtrisée. Les normes sont dépassées uniquement en cas d'incidents.

La fabrication de papier est en outre un procédé industriel qui nécessite une grande consommation d'eau. Pour couvrir ses besoins, Burgo Ardennes, qui dispose de deux stations d'épuration pour un total équivalent à 225.000 habitants, puise l'eau directement dans la rivière Ton. Chaque jour, ce sont 60.000 m3 d'eau qui sortent de l'usine: 50.000 m3 pour la pâte et 10.000 pour le papier. Ici aussi, des normes sont à respecter. "C'est une des normes les plus importantes, surtout face au risque de sécheresse. Le processus au niveau de l'eau s'est également amélioré. La charge entrée-sortie est plus maîtrisée. La quantité d'eau puisée est retournée dans la rivière épurée", dit Dominique Poncelet. Pour compenser ce qui ne peut être amélioré au niveau des normes relatives à la rivière, Burgo Ardennes s'est également engagé à prendre en charge des améliorations dans le bassin (réaménager une rivière, empoissonner...).

Quant à la biodiversité, l'étude d'incidences n'a pas révélé d'impact significatif qui aurait pu entraver le renouvellement du permis d'exploitation. Mais une des recommandations vise à renforcer les plantations autour du site afin de masquer les gênes visuelles causées par la grande tour au centre du site et les panaches de fumée. Burgo Ardennes recense une faune et une flore diversifiées de batraciens, d'oiseaux, d'insectes, de chauve-souris et de fleurs, notamment des orchidées sauvages, qu'elle s'engage à ne pas nuire.
La mobilité fait également partie des préoccupations de l'usine, qui fait venir chaque jour 230 camions. Pour causer le moins de perturbation routière, les transporteurs ont un itinéraire bien précis à respecter. À ce propos, Dominique Poncelet regrette l'impossibilité de pouvoir augmenter l'usage du réseau ferroviaire pour les besoins de l'usine.
Autonomie énergétique
L'autonomie énergétique de Burgo Ardennes a été un atout majeur l'hiver dernier pour traverser la crise énergétique. Alors que les usines italiennes de Burgo avaient dû interrompre leur production en raison de leur dépendance au gaz et des quotas épuisés, le site belge a pu poursuivre ses activités. "Grâce à la cogénération, nous avons mieux survécu à la crise énergétique, contrairement aux usines du groupe en Italie qui fonctionnent au gaz", témoigne Dominique Poncelet. Autonome à 85%, le site produit sa propre énergie grâce à la centrale de cogénération biomasse de l'usine à pâte. Celle-ci permet de générer à la fois de la vapeur et de l'électricité grâce à la combustion d'écorces de bois et à la liqueur noire provenant de la lignine du bois. L'électricité générée par deux turbines à vapeur est en partie utilisée pour la production de papier. Les 15% restants proviennent de l'électricité achetée sur le réseau. "À terme, l'utilisation du gaz devrait encore diminuer puisque nous prévoyons une augmentation de l'utilisation de la biomasse", indique Dominique Poncelet. Actuellement, Burgo Ardennes a à l'étude un projet de construction d'une nouvelle chaudière biomasse pour 2026-2028. L'investissement représente environ 100 millions d'euros. "Notre objectif est de ne plus utiliser de combustible fossile d'ici 2027".

Un autre projet en cours en faveur de l'autonomie énergétique concerne l'installation de 17.500 panneaux photovoltaïques, financée avec un tiers investisseur, qui débutera en septembre. Ceux-ci devraient être opérationnels en juin 2024 et couvrir 3% des besoins en électricité de la papeterie. De quoi réduire les émissions de CO2 de 5.324 tonnes par an sur l'import d'électricité, mais aussi de réduire la facture d'électricité de 12 à 15%, selon Dominique Poncelet. Les panneaux ne seront pas installés sur le toit du bâtiment, comme c'est souvent le cas, mais au sol. "Ils seront installés sur un talus qui n'est pas exploitable, car la conception du bâtiment n'est pas compatible avec une installation photovoltaïque", explique Dominique Poncelet. "Pour préserver la biodiversité, nous avons dû réaliser une analyse de la faune et de la flore en collaboration avec la DNF". Il s'agit du Département de la Nature et des Forêts du Service public de Wallonie, qui met en oeuvre le code forestier et notamment les lois sur la conservation de la nature. Il est ainsi prévu d'espacer suffisamment les panneaux là où se trouvent des orchidées sauvages et de couvrir totalement le sol là où se trouvent des plantes invasives. Certains panneaux seront aussi transparents pour assurer le passage d'un flux lumineux. En outre, une population animale, qui pourra passer sous les panneaux, sera aussi intégrée dans l'environnement afin d'entretenir la prairie. "L'ensemble permet de maintenir l'équilibre de la nature", affirme Dominique Poncelet.

Pénurie du bois
La situation de l'approvisionnement en bois est devenue sensible depuis la crise énergétique. Burgo Ardennes utilise 1,5 million de tonnes de bois par an, qui vient des forêts avoisinantes et de l'entretien des forêts (coupes, éclaircies, branches...). Jusqu'en 2020, la papeterie avait l'habitude de s'approvisionner localement, auprès de forêts gérées durablement dans un rayon de 200 à 300 km maximum. "Depuis la crise de disponibilité énergétique et l'inflation du prix du gaz et du pétrole, nous n'avons plus suffisamment de bois pour garantir les besoins énergétiques sur une année. D'autres secteurs prennent une partie des ressources que nous avions. En France, par exemple, la cogénération se développe de plus en plus pour produire de l'électricité." Une situation qui a conduit Burgo Ardennes à se tourner pendant un temps (celui de la crise papier) vers de nouvelles sources d'approvisionnement en bois au Portugal et en Europe de l'Est. "À présent, nous allons nous recentrer dans un rayon plus restreint puisque la demande de papier est revenue à la baisse. Nous avons réduit la production de 25% afin de retrouver un nouvel équilibre", confie Dominique Poncelet.

De quoi demain sera fait, nul ne peut le deviner. Reste à savoir pendant combien de temps le papier d'impression feuille à feuille continuera de faire recette. Et qui sait si un jour l'usine de Burgo Ardennes connaîtra elle aussi, comme tant d'autres, une conversion dans un segment de l'emballage? En Italie, des usines de Burgo produisent déjà du papier et du carton d'emballage, des sacs de courses et des étiquettes autoadhésives en papier. En attendant, Burgo Ardennes ne lésine pas sur les investissements pour moderniser son usine tout en tenant compte des dimensions sociales et écologiques.
Burgo Group en Chiffres
- 10 usines
- 13 lignes de production
- 2 millions de tonnes de papier par an
- Certifications: PEFC, FSC, Ecolabel, ISO 900, ISO 14001, ISO 45001
- 90 à 350 g/m2: les papiers (brillant et satiné) produits par Burgo Ardennes
- 1250 m/min (75 km/h): la vitesse maximale de la machine à papier de Burgo Ardennes